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Les fantasmes de Maître Malka

septembre 8th, 2008

Les fantasmes de Maître Malka

Le 4 septembre, la Cour d’appel de Paris a examiné trois plaintes de Clearstream contre Denis Robert. L’occasion pour Richard Malka de faire montre de tout son talent d’avocat bonimenteur. Car comme il le dit lui-même : « La fiction devient réalité si on vient pas nous dire que c’est de la fiction. »

Richard Malka est un avocat talentueux, ardent défenseur d’un journalisme intègre incarné par Charlie Hebdo. C’est au nom de cette conception du journalisme que depuis huit ans, il poursuit inlassablement un journaliste, Denis Robert, accusé par Clearstream, son autre client prestigieux, de diffamation. Le 4 septembre, il a une nouvelle fois fait la démonstration de toute l’étendue de son talent de baveux-bonimenteur. Trois plaintes de Cleartsream contre Denis Robert, Canal Plus et les éditions Les Arènes étaient jugées en appel concernant le film Les Dissimulateurs et les livres Révélation$ (pour lesquels Denis Robert a été condamné à un euro de dommages et intérêts en première instance) et La boîte noire (perdu par Cleartsream). Maître Malka, chemise rose, teint hâlé, avec le soutien moral de son amie, d’une journaliste de Charlie Hebdo et de deux représentants de Clearstream, a donc plaidé près de deux heures ce jour-là, face à des juges tantôt amorphes, tantôt excédés.

Ontologie chauve

« C’est une affaire simple si on s’en tient aux imputations diffamatoires et en même temps une affaire hors-normes, extraordinaire, passionnante puisqu’elle a mis fin aux ambitions présidentielles d’un ancien Premier ministre » , s’émerveille Malka en guise d’introduction à son long monologue. Comme son grand ami spinoziste, ce croisé de la liberté d’expression est un grand philosophe. Il explique : « Aux yeux de Denis Robert, Clearstream est une banque luxembourgeoise et donc ontologiquement coupable. [...] Ce qui est insupportable c’est l’utilisation constante de la technique du bouc émissaire. [...] On prend un bouc émissaire au hasard. On dit : vous êtes coupables de ce que vous êtes et pas de ce que vous faites. [...] Ca évite de penser la complexité du monde, on vous rejette dans le camp des méchants, on ne veut pas entendre l’autre car l’autre est méchant et nous on est du bon côté. »

Pauvre Richard Malka, qui, fin connaisseur des questions « ontologiques », n’aurait jamais idée de rejeter Denis Robert dans le camp des « méchants » (et lui-même dans celui des « bons »), ni de l’attaquer pour ce qu’il est et non pour ce qu’il a fait ! Pourtant… Afin de dénoncer la « fable » de Denis Robert, tous les arguments semblent bons. Y compris, comme de « fable » il n’y a point, le fait de la construire de toutes pièces. C’est ainsi que Richard Malka défendra la thèse selon laquelle Denis Robert persécuterait Clearstream et ferait pression sur certains témoins du dossier. Ou bien qu’il affirmera que Denis Robert aurait fait citer Thierry Meyssan comme témoin lors d’un procès précédent. Ou encore que faute de maîtriser l’anglais, Denis Robert n’aurait pas tenu compte d’un important document en rédigeant La boîte noire (et Malka de lire un extrait dudit document dans un anglais plus qu’approximatif).

Plenel à la rescousse

Persuadé que Denis Robert n’a jamais apporté de preuve probante de ses dires (mais a-t-il jamais lu ses ouvrages ?), il s’inquiète : « J’ai tout pour moi : je devrais être on ne peut plus serein mais je ne le suis pas car ce que j’ai à combattre ce sont des fantasmes, de l’irrationnel », puis accuse : « Alors on jette des noms, des affaires. Même le nom d’Al Qaida. Y a que de l’explosion de la navette spatiale et des ouragans qu’on ne soit pas coupables ! » Vous avez dit « fantasmes » ? Oui, mais… « Les fantasmes, j’ai rien contre, dans certains domaines en tout cas, mais pas en matière d’information », précise aussitôt l’avocat facétieux.

Et pour preuve du peu de sérieux de Denis Robert, Malka convoque… les écrits d’Edwy Plenel, spécialiste bien connu du faux scoop moustachu ! Pour un peu, ou avait aussi droit à la caution valienne ! Or, si Edwy Plenel n’est plus guère enseigné que dans les écoles du mensonge journalistique, Denis Robert, lui, a écrit en 1996 un livre d’entretiens avec des magistrats européens spécialistes de la lutte contre la corruption et la délinquance financière, La justice ou le chaos, qui est enseigné à l’ENM. De ce livre est né l’Appel de Genève en faveur de la création d’un espace judiciaire européen pour lutter contre ces pratiques. Plusieurs magistrats spécialisés dans ce domaine ont d’ailleurs en leur temps signé une tribune dans Le Monde pour défendre Denis Robert, ce qui n’est pas rien compte-tenu du devoir de réserve des magistrats, rappelle son avocate, Maître Litzler, en bravant les regards sournois et les sourires en coin émanant du banc de Clearstream.

Denis Robert partout, Clearstream nulle part

Si Richard Malka défend Clearstream, ce n’est certainement pas par cupidité. Non, car, comme il l’explique au cour de ça plaidoirie à propos des supposées « fables » de Denis Robert : « Nous avons tous en nous une part de fantasmes. C’est comme de dire qu’un notaire, un avocat gagne beaucoup d’argent : c’est pas son argent c’est celui qu’il brasse ! » En vérité, Richard Malka défend les travailleurs opprimés. « 1500 salariés et leurs familles se sont sentis salis et méritent votre considération, même s’ils sont luxembourgeois ! », clame-t-il à l’adresse des juges, répétant mot pour mot les déclarations au Monde du prolétaire André Roelants, patron de Clearstream, le 4 août dernier.

Bien entendu, et contrairement à ce que pourraient prétendre certains esprits mal intentionnés, cette interview de Roelants au Monde était exceptionnelle. Car pour le reste, « une machine quasi-industrielle s’est mise en place. Une désinformation constante s’est faite sans que jamais vous n’ayez entendu le point de vue de Clearstream. C’est une stratégie de communication : on a eu un concert de soutien à la Cigale, des cuvées Denis Robert, une exposition « Diffamation$ », une expositions avec les listings de Clearstream, des slams… On est dans le show-biz et on nous dit que ça devrait être un modèle de journalisme ! », s’exclame Malka, oubliant au passage que tout cela s’est fait en vue de financer les frais de justice via le comité de soutien, et que Denis Robert n’a jamais écrit le slam lu à l’audience. Et quand bien même, lui répond Maître Litzler, sous l’oeil complice et sarcastique du public et des juges : « Je crois savoir que Richard Malka écrit des bandes dessinées. Si je prenais moi aussi prétexte de ses activités personnelles pour l’attaquer, je devrais dire que parce qu’il écrit des bandes dessinées, tout ce qu’il dit plaiderait en sa défaveur, ce que je ne crois pas. »

« Au nom du journalisme »

Alors que, toutes procédures confondues, Clearstream réclame près d’un million d’euros, Malka d’un air grave, explique : « Tout ça n’amuse pas Clearstream, il n’y a aucun acharnement de notre part. [...] Nous, on veut que la vérité soit rétablie. On a bien conscience qu’il faudra terminer un jour. Ce sont les trois principales affaires, c’est important pour nous. Ce procès, c’est la mère de toutes les batailles. Alors je ne sais pas, je ne sais plus quoi demander. J’ai conscience de l’absurdité qui consiste à demander à un journaliste de payer des indemnités à Clearstream même si le préjudice est énorme. Nous cherchons la vérité et à ce titre les condamnations symboliques nous conviennent. Le problème c’est que quand il est condamné à nous payer un euro, c’est interprété comme étant la preuve que son travail n’est pas si mauvais que ça, puisque sinon les juges l’auraient condamné à plus. Donc on ne demande pas un euro, puisque ce sera interprété par Denis Robert. Donc c’est pour ça que le tribunal de Bordeaux l’a condamné à nous payer 12 500 auros. Et là, coup de génie médiatique : Denis Robert se tait mais on n’a jamais autant entendu ses amis ! Donc je ne peux plus demander un euro. [...] Par contre, Canal Plus appartient à Vivendi : il n’y aurait donc rien de scandaleux à ce que la condamnation soit significative concernant Canal Plus et Les Arènes. Rien ne vous empêche de dissocier les condamnations. » Amusant, puisqu’à en croire Maître Tolédano, avocat des Arènes, Clearstream est incapable de chiffrer le prétendu préjudice commercial qu’elle aurait subi, à l’heure où son patron s’étale dans les colonnes du Monde pour expliquer que justement, jamais ses clients n’ont perdu confiance dans la firme. Or, Clearstream ne demande rien au titre de préjudice moral… Quel type de préjudice a-t-elle donc subi ?

Mais conscient d’avoir été trop long, Malka se reprend et conclut, suppliant : « Le seul fait que vous m’autorisiez à plaider aussi longtemps suffit à mon honneur professionnel. Depuis quinze ans, je défends une certaine conception du journalisme et je ne peux pas y renoncer. Je demande à la Cour de préserver cette idée du journalisme et de ce qu’est une enquête sérieuse. Je vous le demande, au nom du journalisme et de cette idée du journalisme. »

Verdict le 16 octobre.

Lisbeth Salander

Dessins : Rémi Malingrëy

Entry Filed under: Délices et merveilles

10 Comments Add your own

  • 1. Le Charançon Libéré  |  septembre 8th, 2008 at 20:32

    Très bon billet (et je ne dis pas parce que j’ai eu l’honneur d’un gentil lien). Et bien joué pour l’idée, celle qui impliquait de se colleter une plaidoirie de Richard Malka. Ça n’a pas dû être un moment de plaisir…

    (Plus que tout, j’adore la fin de plaidoirie de ce tartuffe : “Depuis quinze ans, je défends une certaine conception du journalisme et je ne peux pas y renoncer.” Sans déconner…)

  • 2. Lisbeth  |  septembre 8th, 2008 at 21:17

    Ce ne fut pas une partie de plaisir, non. Surtout entourée de fans de Malka qui gloussaient à chacune de ses bonnes blagues ! Mais la Sardonie exige des sacrifices…
    Et puis, consolation : l’avocate de Denis Robert a été très bonne, les juges semblaient beaucoup plus sensibles à son argumentaire qu’à celui de notre avocat médiatique !
    Enfin, merci pour ton site, il est à la fois très drôle et très fin. Mais à quoi fait référence ce mystérieux “Article 11″ ?

  • 3. Gwen  |  septembre 9th, 2008 at 8:32

    À mon avis, c’est l’article 11 de la déclaration des droits de l’homme :

    « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’Homme : tout Citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la Loi. »

    Mais connaissant ton environnement professionnel, le fait que tu ait oublié cet article est largement excusable ;-)

  • 4. Ecoeuré  |  septembre 9th, 2008 at 8:54

    Oui Malka se fait une certaine idée du journalisme, on en connait maintenant les figures de proue, Plenel et Val.

    Esperons que cette idée ne soit pas prophétique, et qu’il continue d’exister des journalistes qui recherchent la vérité, comme Denis Robert, plutot que des plumitifs fascinés (stipendiés peut etre) par les puissances d’argent, prèts à rouler dans la boue, leurs confrères (???) qui eux, font leur vrai travail.

  • 5. Lisbeth  |  septembre 9th, 2008 at 10:25

    @Gwen : J’avais fait quelques recherches, mais plutôt sur des textes récents (Constitution, Déclaration des droits de l’Homme de 1948…) En effet, j’aurais dû penser à celle de 1789 ! :S

  • 6. Le Charançon Libéré  |  septembre 9th, 2008 at 11:25

    @ Gwen : bien joué, c’est ça. :-)

    @ Lisbeth : compliment pour compliment, on ne va plus en sortir et finir par se léchouiller gaiement en agitant la jambe. Mais merci et tout pareil pour toi.

    Quant au procès, ce devait être étrange spectacle. Je n’imaginais même pas que Malka pouvait avoir des fans…

  • 7. Lisbeth  |  septembre 9th, 2008 at 11:31

    Si, quelques nanas qui m’entouraient. Hiiiiii ! Richaaaaaaaaaard !

  • 8. Pescade  |  septembre 10th, 2008 at 10:31

    Bravo pour le pseudo, déjà, Lisbeth. Et sinon, la journaliste de Val-Hebdo, on a le droit de savoir qui c’est, ou bien ?

  • 9. Lisbeth  |  septembre 10th, 2008 at 10:59

    Tout à fait : il s’agit d’Agathe André.

  • 10. Rastreins  |  septembre 20th, 2008 at 15:02

    Hélas! Que venait faire Denis Robert dans les basques de Backes. Un paranoïaque s’en prenant à un mégalomaniaque, le directeur d’alors de Clearstream, le p’tit Suisse André Lussy. Le meileur journaliste financier n’aurait pu dépatouiller les haines corses de ces messieurs de la phynance internationale. Si ce n’est que ces Allemands, armés de leur bon sens: Lussy avait viré Backes, la Deutsche Börse a viré Lussy. Et appelé André Roelants aux commandes d’une boîte dont il était administrateur de longue date. Le cher André a gagné dans l’opération un quasi triplement de son salaire et échappé aux déboires de Dexia-BIL qu’il cornaquait jusqu’alors d’une main - pardon André, tous ne te savent pas manchot - de fer. Depuis, les pseudos Révélation$ de Backes, Denis Robert déguste et dégustera longtemps encore dans l’arène des longs couteaux germano-luxembourgeois!

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